DÉCEMBRE

Le mois de décembre était arrivé, et les jours passèrent vite entre quelques activités au jardin et la confection des icônes qui se vendaient toujours très bien au parloir. Les dons recommencèrent à affluer au monastère (boîtes de chocolats, confiserie fine, etc.).

Je passais beaucoup de temps avec mère Anne à parler de ma recherche. Parfois, elle me lisait un paragraphe du livre qu’elle avait en cours et je l’écoutais avec attention. En revanche, moi, je ne lisais plus. Mère Anne l’avait bien remarqué, mais elle évitait de m’en parler de peur que la polémique ne reprit. Il faisait très froid, mais, comme l’année précédente à pareille époque, il n’était pas question d’allumer le chauffage. Sœur Dominique faisait de violentes crises de nerfs et son agressivité en faisait souffrir plus d’une.

Dominique était pour moi un véritable problème. Elle avait à mon égard une attitude de perpétuelle provocation. Ainsi, quand elle était réfectoriaire (une semaine sur sept), elle refusait de me servir et passait devant moi comme si je n’existais pas. Les sœurs ne pouvaient l’ignorer, mais comme il était interdit de se lever et de parler pendant le repas, je jeûnais et me contentais de pain, matin, midi et soir. Notre mère résolut la question à sa manière : elle me suggéra d’offrir ce jeûne pour que cesse la faim dans le monde.

Entrais-je dans son raisonnement ? Peut-être, puisque ces semaines sans nourriture me mettaient dans un état extraordinaire : je me sentais légère, transportée d’allégresse, je priais tout le temps, persuadée que par ma faim j’aiderais Dieu à construire un monde meilleur.

À partir de la mi-décembre, je ne quittai plus guère le noviciat. Le jardin était au repos et Marie m’avait donné de nouveaux chants à copier. J’avais un peu peur que le froid et le jeûne fréquent ne me fissent perdre mes forces et qu’en cas de gros travail, comme couper du bois, je ne pusse plus assumer ma part. Mais je me sentais intégrée à la vie communautaire et relativement confiante en l’avenir.

La semaine précédant Noël, Marie eut la permission de venir au noviciat afin de répéter avec moi les chants liturgiques. Pendant ce temps, les deux mères étaient en général occupées au parloir.

Marie était toujours inquiète à mon sujet ; elle me le dit, tout en précisant (était-ce pour me rassurer ?) que mon teint si pâle me donnait encore plus de transparence. Elle ajouta même qu’elle me trouvait si rayonnante que « je finirais par devenir sainte ». Je n’aimais pas qu’elle me tint des propos de cette sorte.

 

La journée du 24 décembre fut essentiellement consacrée à la répétition des chants de la messe de minuit et du jour de Noël.

La veillée commença à vingt heures, l’homélie du prêtre fut belle et profonde. En signe de fête, le grand silence fut levé, et, devant un bol de chocolat chaud, nous eûmes le droit de parler au réfectoire.

Le lendemain matin, mère Anne me demanda de l’aider à répartir les friandises reçues pour Noël et de choisir avec elle les personnes (médecin, dentiste, maire…) auxquelles elles seraient offertes. Jusqu’au moment de la messe, je collai une étiquette sur chaque boîte et y inscrivis le nom du destinataire ; les pâtes de fruits et les bonbons étaient réservés aux dames : Mme X, épouse de…, tandis que les plus petites boîtes furent étiquetées au nom de chaque prêtre. Les quelques livres qui nous avaient été offerts seraient également réofferts par la suite.

Après la messe, j’allai me réchauffer au jardin. Il y faisait moins froid que dans les bâtiments, et je pouvais y alterner marche rapide et marche lente. Marie m’y retrouva, et nous parlâmes de l’homélie jusqu’à l’heure de sexte. Le déjeuner fut copieux : dinde, pommes de terre, salade et bûche. Le tout offert par un ami du monastère.

Pendant la récréation, la mère distribua le courrier qu’elle avait retenu depuis le début de l’avent et donna deux dragées à chacune. Puis, elle se mit à énumérer toutes les visites qu’elle avait accueillies, ainsi que les dons en nature. Elle me tendit ensuite une dizaine de lettres, reçues d’autres communautés de clarisses ou de personnes amies, qu’elle me pria de lire à haute voix.

Je passai le reste de l’après-midi dans ma cellule, répondant au courrier qui m’avait été adressé. Le manque total de chauffage engourdissait mes doigts au point que tout effort était douloureux.

Le repas du soir fut très léger, ce qui fut d’ailleurs sans importance, les excès de midi ayant rendu malade la plupart des sœurs.

 

Les jours suivants, je me remis au collage des icônes. J’étais obligée de m’interrompre sans cesse, car, pour lutter contre le froid, je devais me lever très souvent pour arpenter le noviciat pendant quelques minutes avant de me rasseoir.

Début janvier, notre mère décida de me confier un travail nouveau : commencer la comptabilité de la communauté. Elle précisa qu’il s’agissait là d’une très grande faveur, dans la mesure où j’aurais ainsi accès à des questions tout à fait confidentielles, comme le prix du pain d’autel, celui du lavage des aubes ou le montant des dons en espèces.

Je profitai de l’entretien qu’elle m’avait accordé pour soulever une fois de plus le problème des cours, auxquels je n’avais pas renoncé : non, ce n’était toujours pas possible, et toujours pour les mêmes raisons. Je n’insistai pas, lui demandant simplement quand je pourrais commencer mon nouveau travail : une fois que tout le courrier des vœux serait achevé, c’est-à-dire au début de la seconde quinzaine de janvier.

Elle s’inquiéta aussi de ma santé. Le traitement suivi était-il efficace ? Oui, puisque je n’avais plus de nausées. Je continuais à maigrir, mais nous convînmes d’attendre encore avant d’envisager un autre traitement.

 

La persistance du froid et de l’humidité rendait les sœurs désagréables, particulièrement sœur Dominique et sœur Saint-François. Ainsi, Dominique sortait de table au milieu du repas en claquant la porte du réfectoire ; elle n’assistait plus ni aux offices ni aux récréations et, certains jours, s’en allait pleurer de rage dans le bureau de l’abbesse. Sœur Saint-François refusait de participer aux offices à cause des courants d’air du chœur. Quant à Marie-Véronique-de-la-Croix, elle souffrait tant des genoux qu’elle marchait avec difficulté et pleurait constamment. Nous étions toutes enrhumées, et la qualité des offices s’en ressentait. Mais l’abbesse ne se décidait toujours pas à allumer le chauffage. Il m’arrivait aussi de pleurer, surtout le soir dans ma cellule, lorsque le froid m’empêchait de trouver le sommeil. Mais dans la journée j’essayais de faire contre mauvaise fortune bon cœur et parvenais à cacher mes larmes. Lorsque je croisais sœur Catherine dans un couloir, elle me disait que j’étais une bonne religieuse parce que j’arrivais à garder le sourire malgré le froid.

Je lui répondais par un sourire, en pensant qu’une bonne religieuse, c’était tout de même un peu plus que cela.

A l'ombre de Claire
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